Poète du tout début du XX ème siècle, Guillaume Apollinaire est marqué à la fois par les idées du courant symboliste de ses prédécesseurs (Verlaine, Mallarmé) ou par celles du courant surréaliste qui va dominer le début du XX ème siècle. Proche par son contenu descriptif du « Palais du tonnerre », il témoigne de façon émouvante de la « contradiction » entre l’imaginaire et le réel, et de l’angoisse d’un avenir « brut ». Guillaume Apollinaire n'a pas inventé ce genre, mais il y a beaucoup contribué. Comme pour « Les Fenêtres », une légende du poème en explique les détails : l’ami, Jacques Dyssord, en partance pour Tunis où il veut fonder un journal, le Danois Peter Madsen, la brasserie, la servante rousse (voir Po, p. 1081). Publication préoriginale : Portugal futurista, nº 1, novembre 1917. qu’il est laid,                   Ton frère ton frère ton frère de lait,                        Et je mangeais du pain de Gênes,                    En respirant leurs gaz lacrymogènes,                        Mets du coton dans tes oreilles,                                          D’siré,                   Puis ce fut cette fleur sans nom,                   À peine un souffle un souvenir,                   Quand s’en allèrent les canons,                   Au tour des roues heure à courir,                   La baleine a d’autres fanons,                   Éclatements qui nous fanons,                   Mais mets du coton dans tes oreilles,                   Évidemment les fanions,                          Des signaleurs,                                     Allô la truie,                             Â, Ont quelque chose de déchirant quand on les entend à la guerre,               Écoute s’il pleut écoute s’il pleut,                Tu retrouveras,                 La tranchée en première ligne,                 Les éléphants des pare-éclats,                   Une girouette maligne,                   Et les regards des guetteurs las,                   Qui veillent le silence insigne,                       Ne vois-tu rien venir,                                             au,                                            Pé,                                             ris,                                              co,                                            pe,                   La balle qui froisse le silence,                   Les projectiles d’artillerie qui glissent,                               Comme un fleuve aérien,                   Ne mettez plus de coton dans les oreilles,                               Ça n’en vaut plus la peine,                   Mais appelez donc Napoléon sur la tour,                                                Allô,                          Le petit geste du fantassin qui se gratte au cou où les totos le démangent,                    La vague,                                   Dans les caves,                          Dans les caves, Les points d’impact dans mon âme toujours en guerre, puis écoutez tomber la pluie si tendre et si douce, soldats aveugles perdus parmi les chevaux de frise sous la lune liquide, des Flandres à l’agonie sous la pluie fine la pluie si tendre et si douce, confondez-vous avec l’horizon beaux êtres invisibles sous la pluie fine,                Les longs boyaux où tu chemines,                    Adieu les cagnats d’artilleurs, Le village est presque endormi dans la lumière parfumée, La bouteille champenoise est-elle ou non une artillerie, Les ceps de vigne comme l’hermine sur un écu, Je les ai vus passer et repasser en courant, Bonjour soldats bouteilles champenoises où le sang fermente, Vous resterez quelques jours et puis remonterez en ligne, Échelonnés ainsi que sont les ceps de vigne, J’envoie mes bouteilles partout comme les obus d’une charmante artillerie, Un vigneron chantait courbé dans sa vigne, Un vigneron sans bouche au fond de l’horizon, Un vigneron qui était lui-même la bouteille vivante, Un vigneron qui sait ce qu’est la guerre, Un vigneron champenois qui est un artilleur, C’est maintenant le soir et l’on joue à la mouche, Où l’Artillerie débouche ses bouteilles crémantes, Allons Adieu messieurs tâchez de revenir, Mes tapis de la saveur moussons des sons obscurs, 1 tout petit oiseau qui n’a pas de queue et qui s’envole quand on lui en met une, ouïs ouïs les pas le phonographe ouïs ouïs l’aloès,             Deux lacs nègres,                   Entre une forêt,                           Et une chemise qui sèche, Mais le rat pénètre dans le cadavre et y demeure, En chantant un petit air qu’il ne sait pas très bien, Pas plus que l’or de la paille ne s’est terni, Alors que les arbres déchiquetés par l’artillerie, Et semblaient à peine des chevaux de frise, Mon cœur renaissait comme un arbre au printemps, Un arbre fruitier sur lequel s’épanouissent,                        Les fleurs de l’amour, Tandis que chantaient épouvantablement les obus, Et que les fleurs mortes de la terre exhalaient,                         Leurs mortelles odeurs, Moi je décrivais tous les jours mon amour à Madeleine, La neige met de pâles fleurs sur les arbres,          Et toisonne d’hermine les chevaux de frise,              Que l’on voit partout,                  Abandonnés et sinistres,                           Chevaux muets,          Non chevaux barbes mais barbelés,               Et je les anime tout soudain,          En troupeau de jolis chevaux pies, Qui vont vers toi comme de blanches vagues,                    Sur la Méditerranée,              Et t’apportent mon amour, Roselys ô panthère ô colombes étoile bleue,                         Ô Madeleine, Si je songe à tes yeux je songe aux sources fraîches, Si je pense à ta bouche les roses m’apparaissent, Si je songe à tes seins le Paraclet descend,               Ô double colombe de ta poitrine,                Pour te redire,                Je t’aime,                        Mais Toutefleur, Tous les lys montent en toi comme des cantiques,                 M’emportent à ton côté,            Dans ton bel Orient où les lys, Se changent en palmiers qui de leurs belles mains,                 Quand il fait noir, Et elle retombe comme une pluie de larmes amoureuses, De larmes heureuses que la joie fait couler,         Et je t’aime comme tu m’aimes,                        Madeleine, Je me souviens ce soir de ce drame indien, Qui pense avant de faire un trou dans la muraille, Quelle forme il convient de donner à l’entaille, Afin que la beauté ne perde pas ses droits,                               Et nous aurions je crois, À l’instant de périr nous poètes nous hommes, Un souci de même ordre à la guerre où nous sommes, Mais ici comme ailleurs je le sais la beauté, N’est la plupart du temps que la simplicité, Et combien j’en ai vu qui morts dans la tranchée, Étaient restés debout et la tête penchée, S’appuyant simplement contre le parapet, J’en vis quatre une fois qu’un même obus frappait, Ils restèrent longtemps ainsi morts et très crânes, Avec l’aspect penché de quatre tours pisanes, Depuis dix jours au fond d’un couloir trop étroit, Dans les éboulements et la boue et le froid, Parmi la chair qui souffre et dans la pourriture, J’ai plus que les trois cœurs des poulpes pour souffrir, Vos cœurs sont tous en moi je sens chaque blessure, Ô mes soldats souffrants ô blessés à mourir, Cette nuit est si belle où la balle roucoule, Tout un fleuve d’obus sur nos têtes s’écoule, C’est une fleur qui s’ouvre et puis s’évanouit, Monte le flot chantant dans mon abri de craie, Séjour de l’insomnie incertaine maison, De l’Alerte la Mort et la Démangeaison, Ô jeunes gens je m’offre à vous comme une épouse, Mon amour est puissant j’aime jusqu’à la mort, Tapie au fond du sol je vous guette jalouse, Et mon corps n’est en tout qu’un long baiser qui mord, De nos ruches d’acier sortons à tire-d’aile, Les doux rayons d’un jour qui toujours renouvelle, Provient de ce jardin exquis l’humanité, Aux fleurs d’intelligence à parfum de beauté, Le Christ n’est donc venu qu’en vain parmi les hommes, Si des fleuves de sang limitent les royaumes, Et même de l’Amour on sait la cruauté, C’est pourquoi faut au moins penser à la Beauté, Seule chose ici-bas qui jamais n’est mauvaise, Elle porte cent noms dans la langue française, Grâce Vertu Courage Honneur et ce n’est lÃ,                                      Poète honore-la, Souci de la Beauté non souci de la Gloire, Mais la Perfection n’est-ce pas la Victoire, Ô poètes des temps à venir ô chanteurs, Je chante la beauté de toutes nos douleurs, J’en ai saisi des traits mais vous saurez bien mieux, Donner un sens sublime aux gestes glorieux, Et fixer la grandeur de ces trépas pieux, L’un qui détend son corps en jetant des grenades, L’autre ardent à tirer nourrit les fusillades, L’autre les bras ballants porte des seaux de vin, J’interprète pour tous la douceur des trois notes, Que lance un loriot canon quand tu sanglotes, Qui donc saura jamais que de fois j’ai pleuré, Prends mes vers ô ma France Avenir Multitude, Chantez ce que je chante un chant pur le prélude, Des chants sacrés que la beauté de notre temps, Saura vous inspirer plus purs plus éclatants, Que ceux que je m’efforce à moduler ce soir, En l’honneur de l’Honneur la beauté du Devoir, Ma bouche te sera un enfer de douceur et de séduction, Les anges de ma bouche trôneront dans ton cœur, Les soldats de ma bouche te prendront d’assaut, Les prêtres de ma bouche encenseront ta beauté, Ton âme s’agitera comme une région pendant un tremblement de terre, Tes yeux seront alors chargés de tout l’amour qui s’est amassé dans les regards de l’humanité depuis qu’elle existe, Ma bouche sera une armée contre toi une armée pleine de disparates, Variée comme un enchanteur qui sait varier ses métamorphoses, L’orchestre et les chœurs de ma bouche te diront mon amour, Tandis que les yeux fixés sur la montre j’attends la minute prescrite pour l’assaut, Une belle Minerve est l’enfant de ma tête, Une étoile de sang me couronne à jamais, La raison est au fond et le ciel est au faîte, Du chef où dès longtemps Déesse tu t’armais, C’est pourquoi de mes maux ce n’était pas le pire, Ce trou presque mortel et qui s’est étoilé, Mais le secret malheur qui nourrit mon délire, Est bien plus grand qu’aucune âme ait jamais celé, Et je porte avec moi cette ardente souffrance, Comme le ver luisant tient son corps enflammé, Comme au cœur du soldat il palpite la France, Et comme au cœur du lys le pollen parfumé, Leurs feuilles qui ressemblent à de pauvres marins, Ailés et tournoyants comme Icare le faux, Des aveugles gesticulant comme des fourmis, Se miraient sous la pluie aux reflets du trottoir, Leurs rires amassés en grappes de raisin, Ne sors plus de chez moi diamant qui parlais, Dors doucement tu es chez toi tout t’appartient, Regards précieux saphirs taillés aux environs de Saint-Claude,           Les jours étaient une pure émeraude, Je me souviens de toi ville des météores, Ils fleurissaient en l’air pendant ces nuits où rien ne dort, Jardins de la lumière où j’ai cueilli des bouquets, Tu dois en avoir assez de faire peur à ce ciel,                        Qu’il garde son hoquet, À quel point le succès rend les gens stupides et tranquilles, N’avez-vous point de jeune aveugle ailé, Ô bouches l’homme est à la recherche d’un nouveau langage, Auquel le grammairien d’aucune langue n’aura rien à dire, Et ces vieilles langues sont tellement près de mourir, Que c’est vraiment par habitude et manque d’audace, Qu’on les fait encore servir à la poésie, Mais elles sont comme des malades sans volonté, Ma foi les gens s’habitueraient vite au mutisme,              Mais entêtons-nous à parler,              Remuons la langue,              Lançons des postillons, On veut de nouveaux sons de nouveaux sons de nouveaux sons,              Imitez le son de la toupie, Laissez pétiller un son nasal et continu, Servez-vous du bruit sourd de celui qui mange sans civilité, Le raclement aspiré du crachement ferait aussi une belle consonne, Les divers pets labiaux rendraient aussi vos discours claironnants, Et quelle lettre grave comme un son de cloche,               À travers nos mémoires, Crains qu’un jour un train ne t’émeuve,                     Plus, Parlez avec les mains faites claquer vos doigts, Tapez-vous sur la joue comme sur un tambour,                               Ô paroles,              Elles suivent dans la myrtaie,              L’Éros et l’Antéros,                            Écoutez la mer, La mer gémir au loin et crier toute seule,             Ma voix fidèle comme l’ombre,             Veut être enfin l’ombre de la vie, Veut être ô mer vivante infidèle comme toi, La mer qui a trahi des matelots sans nombre, Engloutit mes grands cris comme des dieux noyés, Et la mer au soleil ne supporte que l’ombre, Que jettent des oiseaux les ailes éployées, La parole est soudaine et c’est un Dieu qui tremble, Avance et soutiens-moi je regrette les mains, De ceux qui les tendaient et m’adoraient ensemble, Quelle oasis de bras m’accueillera demain, Connais-tu cette joie de voir des choses neuves, Et dans le port la nuit les dernières tavernes, Moi qui suis plus têtu que non l’hydre de Lerne, Seront démodés et abandonnés dans peu de temps, Me voici devant tous un homme plein de sens, Connaissant la vie et de la mort ce qu’un vivant peut connaître, Ayant éprouvé les douleurs et les joies de l’amour, Ayant vu la guerre dans l’Artillerie et l’Infanterie, Blessé à la tête trépané sous le chloroforme, Ayant perdu ses meilleurs amis dans l’effroyable lutte, Je sais d’ancien et de nouveau autant qu’un homme seul pourrait des deux savoir, Et sans m’inquiéter aujourd’hui de cette guerre, Je juge cette longue querelle de la tradition et de l’invention,                De l’Ordre et de l’Aventure, Vous dont la bouche est faite à l’image de celle de Dieu, Soyez indulgents quand vous nous comparez, À ceux qui furent la perfection de l’ordre, Nous voulons vous donner de vastes et d’étranges domaines, Où le mystère en fleurs s’offre à qui veut le cueillir, Il y a là des feux nouveaux des couleurs jamais vues, Nous voulons explorer la bonté contrée énorme où tout se tait, Il y a aussi le temps qu’on peut chasser ou faire revenir, Pitié pour nous qui combattons toujours aux frontières, Pitié pour nos erreurs pitié pour nos péchés, Voici que vient l’été la saison violente, Et ma jeunesse est morte ainsi que le printemps, Ô Soleil c’est le temps de la Raison ardente,                               Et j’attends, Pour la suivre toujours la forme noble et douce, Qu’elle prend afin que je l’aime seulement, Elle vient et m’attire ainsi qu’un fer l’aimant,                   Elle a l’aspect charmant,                   D’une adorable rousse, Car il y a tant de choses que je n’ose vous dire, Tant de choses que vous ne me laisseriez pas dire, http://obvil.paris-sorbonne.fr/corpus/apollinaire/calligrammes.